CHEMINEMENT VERS UNE INITIATION AU N’DÖP

 

L'ATTAQUE

C'était un soir de juin 1970 et je rentrais de ST Louis ancienne capitale du Sénégal où j'avais amené ma fille malade. J'étais en voiture, et comme dans un rêve, je vis un homme grand et fort tout de blanc vêtu au beau milieu d'une plage. Cette plage était à LOMPOULE une ville côtière située à 37 km de KEBEMER ma ville. L'homme avait les pieds dans l'eau et la partie inférieure de son boubou blanc était trempée.Il me parlait je l'entendais et il me disait :


- NDEYE, viens me rejoindre, tu es à moi, viens, me disait-il.

Ce fut comme dans un rêve et pourtant BOURI c'est son nom était bien dans ma vision. Je l'entendais et je le voyais. Il insistait, il me menaçait, m'effrayait, j'avais peur, je criais, je ne sentais plus mes jambes, je prie un coup de froid et tout mon corps se mit à tressaillir. Je sentis mon corps se vider d'un de ces organes et pas un des moindres. Je perdis ainsi mon âme, je n'étais plus la même, je ne savais rien de ce qui se passait autour de moi. Je ne voyais que BOURI qui m'attirait et m'effrayait à la fois. BOURI et son boubou blanc, BOURI sur la plage, tout seul sur la plage de LOMPOULE.


La voiture atteignit finalement KEBEMER à la tombée de la nuit et un de mes compagnons de voyage dut m'accompagner à la maison sans que je ne sache ce qui m'était réellement arrivée. Il a expliqué à mon mari ce qui s'était passé et ce dernier le remercia vivement.

 

J'avais un peu de fièvre et mon regard figé vers le plafond de ma chambre inquiétait tout le monde . Mon mari me conseilla de prendre une douche et d'aller dormir en m'assurant que tout irait au mieux qu réveil. Après la douche il me rejoignit au lit et comme à son habitude il voulut me caresser un peu pour me dorloter. Dés qu'il posa la main sur mon corps, BOURI apparut me disant

 

- Tu es ma femme, tu es à moi il ne doit pas te toucher, me disait BOURI.

Je sursautai du lit et SERIGNE, mon mari, n'y comprit rien. Je lui intimai l'ordre de ne pas me toucher, pire, je lui demandai tout simplement de me répudier. Lâches moi, lâches moi, tu n'as pas le droit, je ne suis pas ta femme je ne suis pas à toi. Je continuai à crier et à lui dire de me laisser. Je le frappai, je l'agressai sans vraiment le vouloir. Je n'y comprenais rien, ce n’était pas ma voix qui parlait, ce n’était pas ma main qui frappait. On me donnait des ordres et j'exécutais, BOURI me contrôlait, j'étais sa marionnette.

- Viens rejoindre ton mari me dit-il, viens ou je te tue, vient à la plage, viens avec moi.
Mes cris alertèrent toute la maison, qui se réveilla. Il était trois heures du matin, je sortis de la maison et je me mis à courir dans la nuit noire pour aller rejoindre BOURI, BOURI mon maître, BOURI mon mari.

SERIGNE mon mari me rattrapa dans une brousse située à quelques kilomètres de LOMPOULE, où m'attendait mon autre mari BOURI dans son beau et effrayant boubou blanc. Oui, je suis devenu polyandre malgré moi. SERIGNE était avec ABLAYE un ami de la famille et ce dernier m'aspergea d'eau de mer à la figure. Je repris ainsi mes esprits

- Je suis désolée, disais-je à mon mari, pardonnes moi.

Ce dernier comprit alors que quand je suis possédée, je ne suis plus vraiment moi-même. Il me reconduit à la maison. Ce n'était hélas qu'un répit car BOURI m'apparut le même jour : cris, tressaillements, course poursuite, j'étais tout simplement devenue folle, j'avais perdu mon âme. BOURI me l'avait confisquée. Je me remis à courir toute seule, pieds nus, dans l'espoir de rejoindre BOURI à LOMPOULE. Je courais, je courais, 10, 20 30, 37 km. J'arrivai enfin à la plage de LOMPOULE. J'aperçus BOURI dans l'eau, il se baignait tout seul. Je me dirigeai droit vers lui.

TRAITEMENT

ABLAYE m’amena à l’hôpital et expliqua au médecin psychiatre ce qui m’arrivait. Ce dernier me prescrivit des anabolisants. Je souffrais de troubles psychédéliques d’après son diagnostique. Il me recommanda à un autre spécialiste. Mon état s’enlisait et le traitement des 4 psychiatres que j’ai consultés, était vain. Une vieille dame de mon quartier me fit comprendre, que ma sœur dans sa jeunesse était sujette à des crises similaires, quand elle était sous l’emprise des RAP. Elle me conseilla d’aller voir BOY FALL, un guérisseur qui habite dans un village situé à 40 km de Dakar et, qui avait le don de dompter les RAPS, ces génies qui volent les âmes.

 

Je me rendis ainsi chez BOY FALL, qui après avoir consulté ses génies, confirma l’hypothèse des RAPS.

 

Amènes moi un coq blanc et un coq rouge, me demanda BOURI

.
je m’exécutai et les coqs furent sacrifiés dans le KHAMB. Il y avait dans cette chambre de 16 mètres carrés (le khamb) des objets hétéroclites : canaris, calebasses et mortiers enfoncés à moitié dans le sable. BOY y versa du lait caillé, un peu de mil et le sang des deux poulets. Il me fit prendre aussi un bain avec une eau qu’il avait prise dans un des canaris. Je rentrai tranquillement à KEBEMER. Deux jours de repos et BOURI revint encore plus menaçant, je criais mon corps tressaillait, une force surnaturelle m’habitait et personne ne pouvait me retenir. Mon mari aidé par ses trois amis réussit à me ligoter et me reconduit chez BOY FALL

 

Ce dernier déclara que BOURI n’était pas satisfait du sacrifice.

 

- Que faire demanda mon mari ?

 

Amener une chèvre, un mouton, du mil et de la Kola.

BOY fit un autre sacrifice, offrit à des enfants du NAKA (boule de farine de mil sucré), la kola et les pièces de monnaie. Je pris encore un bain, on m’entoura d’un pagne noir et me glissa un petit canari sept fois dans chaque coté de mon corps.

Je rentrai chez moi avec une sensation d’avoir retrouvé mes esprits. Tout se passa bien pendant une semaine. Un soir, je sentis sur ma peau des lanières de bœuf, on me frappait, je pleurais, criais. On me battait et personne d’autre que moi ne voyait mon bourreau, BOURI mon bourreau. Les coups se multipliaient et tout mon corps, le lendemain, portait des traces du sévisse que j’ai subi la veille. J’avais vu aussi dans un rêve dans la même nuit, que quelqu’un cassait les canaris que BOY FALL avait enterrés pour moi et qui contenaient de l’eau bénite, qui avait servi à mon bain rituel. Je vis aussi dans cette même nuit en rêve, qu’une femme qui habitait à l’Ouest près de la mer, soignait les plaies de mes sévices. Je fus reconduit chez BOY qui finit par admettre son inaptitude à me guérir. Il me demande de  lui raconter mon rêve.

 

Ton rêve est prémonitoire, ton génie BOURI est trop fort pour moi disait-t-il. Vas donc voir MAME FATOU SECK. Elle habite à THIAWLENE, un vieux quartier de RUFISQUE prés de la mer. C'est la seule qui pourra te guérir.


Ce nom de MAME FATOU SECK ne m’était pas inconnu. Je l’avais vu trois fois dans mon rêve. C’est la dame qui, dans mon sommeil perturbé, soignait les plaies du sévisse que j’avais subi. BOY m’indiqua la maison de MAME FATOU, qui habitait à THIAWLENE, un vieux quartier de RUFISQUE une ville située à 27 KM de Dakar.
MAME ADJI, comme l’appellent les familiers, habite une grande concession. Après quelques salamalecs, elle me dit ceci sans que je n'aie point besoin de lui expliquer l'objet de ma visite.


- NDEYE MBOUP, tu es venue en retard. Je t'attends depuis longtemps. Cependant, tout est encore possible. Laisses moi consulter les ancêtres.

La cérémonie du N’DÖP doit durer huit jours et à chaque fois il faut danser, chanter renvoyer BOURI pour qu’il me laisse vivre tranquillement. Le premier jour, on me fit asseoir sur une natte. Je ne portais aucun vêtement. C’est le préliminaire ou la mise à nue. On m’aspergea d’eau et de lait. On fit battre tout doucement le tam-tam sous un air de :

Bismilay Djamé Ma tagou yalla djé
Bismilay Diamé Au nom de Dieu
je lui demande la permission
au nom de Dieu

 

Ainsi mon N’DÖP avait commencé et devrait durer huit jours. La cérémonie se déroule sur la grande place publique. Elle a lieu le matin et l ’après-midi parfois la nuit. Les habitants du quartier arrivent avant tout le monde pour trouver une bonne place. Ensuite, c’est le tour des griots qui doivent battre le tam-tam pour lancer un appel à tout le monde. Un cercle est rapidement formé par le cordon de spectateurs. Les exorcistes arrivent maintenant en file indienne, sous un air de Bissimilay Djamé. Elles ou plutôt nous puisque je fais partie du groupe étions toutes habillées des même tissus. Chacune d’entre nous porte plein de gris-gris autour des reins, des ceintures de perle en bandoulière et certaines ont aussi une queue de vache en main. Nous nous retrouvons au beau milieu du cercle pour élever un tas de sable dans lequel nous plantons quelques cornes de vaches ou de chèvre contenant des gris-gris et recouvertes de peau du même animal ou des "SENGHOR" (gris-gris qui ressemble à une grosse ceinture de cauris) de couleur rouge.

Reugue … dengue… deu et le tam-tam monte en crescendo
La cheftaine de la cérémonie s'avança au milieu du cercle et commença à invoquer les génies. Chacune d’entre nous a son propre RAP ( génie ). Le mien s’appelle BOURI et il habite à NGOR, une île de Dakar. Pour d’autres c’est MAME MASSAMBA NDOYE, pour d’autres encore c’est MAME NDIARRE, de Yoff ou MAME GUESSOU de MBOULE ou encore Ma TOULI. Chaque génie a donc ses chansons qui lui sont propres. La maîtresse de cérémonie peut donc décider d’appeler un RAP ou un autre en entonnant la chanson. Ainsi, dès qu’elle s'est mise à chanter BOURI, je suis hors de moi, je danse, je marche autour du cercle, finalement, je cours. Le tam-tam monte encore plus fort, les applaudissements de la foule aussi. Je danse, je marche, je cours. Finalement, sans trop comprendre pourquoi ni comment je me retrouve au sol, je me retourne autour de moi-même, tout mon corps, bouge, mes jambes, mes mains, ma tête. Je suis en transe et BOURI est là devant moi satisfait de son geste.

Il y a une bassine d’eau dans le cercle, et si les spectateurs n’applaudissaient pas assez, on trempe la queue de vache dans l’eau et leur en asperge une bonne quantité. Mon corps tressaillit ainsi pendant une dizaine de minutes et on m’aspergea d’eau. Subitement, je n’eus envie que d’une chose, une cigarette. Je me levai, je fis les gestes d’un Homme qui fume et aussitôt on m’apporta un paquet de Marlboro. Je me suis mise à fumer, à fumer, combien ? une dizaine, une quinzaine, tout le paquet ? je ne saurais le dire, mais dés la première cigarette, BOURI était apparemment satisfait de moi. Je continuai ainsi à chanter et à danser avec le reste de la troupe. On évoqua d’autres RAP et certains d’entre nous entrèrent en transe. D’aucunes réclamaient comme moi une cigarette pour se remettre de leur transe, d’autres demandaient une bouteille de boisson tandis que d’autres avaient besoin d’enlacer un homme pour sentir la chaleur de leur corps. Pour ces dernières, les griots étaient les cibles préférées et ils se prêtaient bien au jeu.

 

Il arrivait même que certains spectateurs entrèrent en transe pour la première fois. Ainsi, ils devenaient comme moi des êtres possédés pour qui il fallait organiser un N’DÖP. La cérémonie prenait fin vers 19 heures à l’appel du muezzin pour la prière crépusculaire. On rentrait chez MAME ADJI pour nous déshabiller et nous laver. On mangeait ensemble avant d’aller au lit. Certains jours on organisait des séances nocturnes. Il en fut ainsi pendant sept jours et à chaque fois, j’entrais en transe et BOURI me manifestait de plus en plus sa satisfaction.

 

Le 8ième jour appelé aussi journée du sacrifice, nous marchions tous vers NDEPPE avec bœuf et tambours.

 

 

GUÉRISON

Nous arrivâmes, finalement à NDEPPE où comme pour nous accueillir, la mer affichait un calme plat et un petit vent frais caressait la houle.

Le bœuf fut couché vers l’Est et couvert de 14 mètres de tissu blanc comme du kaolin, on me fit traverser 7 fois le bœuf avant de m’asseoir dessus. Je fus recouverte de 7 pagnes autour desquels il y avait une ceinture de gris-gris appelée SENGHOR. MAME ADJI se mit à danser autour du bœuf, avec elle une quarantaine de disciples. Elles dansaient et chantaient le chant de BOURI On prit 3 racines de plantes mystiques, 2 cornes de bœuf qu’on mit dans une bassine. On mis 5 billets de 1 000 F sous la bassine. On égorgea le bœuf et le sang fut recueilli dans la bassine.

Nous rentrâmes par la suite chez MAME ADJI après avoir jeté une partie de la tête et les pieds du bœuf à la mer pour montrer notre soumission à MAME COUMBA LAMB le génie protecteur de la ville de RUFISQUE qui habite à NDEPPE. De retour chez elle, MAME ADJI me fit asseoir sur une natte et se mit derrière moi, deux de ses assistantes se mirent de chaque côté de moi  Passe tes mains sur la natte, m’ordonna- elle. Elle me mit aussi des bracelets entre les orteils. Elle versa du mil dans un LAYOU, (van) et on fit aussi couler du mil sur chaque côté en commençant toujours par la droite. Elle mit de la Kola et des bracelets dans le LAYOU (van) Elle fit avec 7 fois le tour de ma tête, 7 fois sous mes jambes. Trois fois, elle m’appela et je répondis à chaque appel et elle invoquait Dieu avec des paroles qu’elle seule peut comprendre. On mit le mil, la cola et les bracelets dans un pagne.

Elle me fit dire


- Dé na yoo (je suis morte )
- Dé wou Loo yingué (tu n’es pas morte), c’est BOURI qui me répond.

 

On versa une poudre rouge dans la bassine contenant le sang du sacrifice, on me demande de mélanger le tout, et on m’enduit de ce sang. Je fut conduite dans les KHAMB (chambre mystique) et on me baigna avec le sang de la bassine. Ce bœuf est ensuite dépecé, une partie de ses oreilles, de sa langue, et de ses yeux est séchée au soleil. On fit sept nœuds avec l’intestin du bœuf. Avec ces nœuds, on me fit  des bracelet sur chaque bras et on me posa le gros intestin sur la tête. On prit un morceau de chaque partie du bœuf, le tout fut mis dans une bassine qui contenait déjà du NAKA (boule de farine sucrée).

La bassine est alors versée dans la mer par une assistante de MAME ADJI qui revint avec de l’eau de 7 vagues différentes. Après, on prit 7 kg de mil, 7 colas rouges, 7 autres blanches. On nettoya maintenant les cornes qui étaient plongées dans le sang du bœuf. On mit dans une calebasse les 7 kg de mil, des bracelets d’argent, un collier de perle (semé) et 1 000 F CFA. La moitié de la tête du bœuf fut installée dans un coin du KHAMB, on posa un canari dessus et on mit des NAKA autour

MAME ADJI dit alors à BOURI :

- Reste ici et laisse NDEYE tranquille, elle s’installe.

La nuit, tu dormira en paix. Le lendemain, je donnerai aux mendiants le mil attaché à mon oreiller. Tu te laveras avec l’eau de mer des 7 vagues. On reprit aussi les parties du bœuf séchées au soleil et on me fit un gris-gris avec.

A 17 heures, nous nous séparâmes et je fus accompagnée par quelques assistantes de MAME ADJI chez moi. J’ai ainsi retrouvé toutes mes facultés, mon âme, mon mari, ma vie. Je n’étais plus NDEYE la femme de BOURI j’étais tout simplement redevenue moi. Et maintenant, je fais partie des assistantes de MAME ADJI.